Enfance. La Ville ancienne

Enfance. La Ville ancienne

L’enfant voit la Ville comme le prolongement de sa maison, ses habitants comme des familiers. Il prend la fameuse rivière pour un fleuve mythique. Longtemps après, cette capsule du passé s’ouvre. L’auteur écrit sous la dictée de son Enfance. Ses mots invitent son lecteur à prendre appui sur ce passé ordinaire par retrouver le sien. Combats. Fidélités jurées. Eau claire des Perles endormies. Un livre pour vivre. H.C.

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Je le dis ici, parce que cela vient en son temps, à sa place. Tout au long de ce récit, je n’ai pas, non plus, nommé la Ville exemplaire, ni dit le nom de son fleuve singulier. Il n’est cependant point là de mystère : tout sera, avant peu, éclairci. Deux raisons. La première : j’ai passé dans cette ville, au bord de sa rivière, seulement mes quatorze premières années.

Qu’on n’attende pas ici que je dise : l’enfance est un inépuisable trésor auquel un créateur peut recourir toute sa vie, un jardin merveilleux, un grand livre d’images rempli de découvertes. Non, l’enfance est cet âge où les petites difficultés sont plus que des épreuves, où l’on est sans carapace, sans armes face à des géants pour qui tous les moyens sont bons. En plus, ils sont vos proches. Mais cet être que les grandes personnes, avec leurs pauvres lentilles naturelles, voient petit, celui qu’elles veulent modeler – alors qu’elles ne savent même pas manier la pâte à modeler – leur échappe souverainement. Elles ne voient pas en lui le forgeron de lui-même – celui-là qu’il faudrait aider – celui qui se fait. Car l’enfance est l’âge des serments, même distincts, mais tenus. Bien longtemps après, des femmes et des hommes vrais laissent derrière eux leur passé comme les Peaux-Rouges balayaient les traces de leurs foulées et il vous demandent vos projets. Allez avec ceux-là et laissez dériver dans le grand fleuve ceux qui aiment les fleurs mais que la pluie met de mauvaise humeur.

Quatorze ans, c’est trop peu de temps pour servir de base à un portrait d’une cité qui a deux mille ans, au bord d’une rivière coulant au même endroit depuis deux cent mille années et plus. J’ai donc voulu dire : « Voici ma ville à moi, celle de cette petite période, celle de ce petit garçon. » Elle n’a pas besoin de nom puisque je n’en connaissais pas d’autres. Qu’il n’y avait sans doute pas d’autres villes. La deuxième raison est celle-ci : sans son nom, je la partage mieux avec ceux qui écoutent mon histoire, lisent ces récits. Rien ne les arrête. Ils avaient, au coin, ce même cordonnier ; en face, cette souriante boulangère ; plus loin, ce boucher jovial ; ailleurs, cet antiquaire ténébreux. Les cinquante-deux cartes du jeu sont les mêmes pour tout le monde… mais ils n’avaient pas bien ajusté leurs lunettes, ceux qui m’écoutaient. Or, maintenant, voilà que l’ombre bruisse alentour, que des paroles virevoltent autour deux, comme les feuilles mortes de la rentrée des classes, que des odeurs de lilas, d’herbes mouillées s’avancent, à cheval sur le vent tiède de l’été, que le goût du premier vin joue du cor dans leur tête, que, sous la main, la mousse s’enfonce, que contre le torse l’eau de la rivière vibre… Alors les ombres familières apparaissent en procession à l’horizon… encore une colline et elles seront là, ces personnes bien vivantes qui, faisant exception à tous leurs principes, fidèles au moins un peu à leur enfance, avaient tendu une main généreuse, soulevé pour vous un coin d’un voile sur la vie vraie et, sachant ce qu’elles faisaient, d’un regard, conclu avec vous le serment d’être la caution du pacte que vous scelliez.

La Ville, c’est Chalon, en Saône-et-Loire, Bourgogne. La rivière, bien sûr, la Saône.

  • Date de parution : 4 octobre 1993
  • ISBN : 9782910090012
  • 11,50 €
  • 10,5x18,5 cm
  • 92 pages
  • 100 g